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ÉDECIN et écrivain. Apparemment une double vocation, la légitime et l'aventureuse. Il les mène toutes les deux de front, avec générosité, pour faire vivre ses proches, jusqu'à trente ans, jusqu'à cette incroyable action humanitaire, scientifique et littéraire en Sibérie, auprès des forçats de Sakhaline, par pure obéissance à un élan de l'âme. Quelques autres voyages, l'Italie, la France, des avis autorisés d'amis, et la certitude enfin que son véritable destin est celui d'homme de lettre, sans abandonner pour autant l'engagement humanitaire. Il exerce alors la médecine à titre gratuit et soigne autour de lui les victimes de la famine et du choléra ; il s'occupe d'école, il crée un dispensaire, une bibliothèque pour les petites gens de sa région et écrit avec abondance. Ses contes, ses récits, avec une extraordinaire profusion d'images et de situations, si proches de la vie où tout se mélange, « le profond et l'insignifiant, le sublime et le ridicule », son théâtre si marqué par l'humour, obéissent à cette même passion de soulager, de libérer, passion presque froide, sans lyrisme : « Je voulais dire honnêtement aux personnes : " Regardez-vous. Voyez comme vous vivez mal, noyés dans l'ennui." Si les gens parviennent à me comprendre, ils ne manqueront pas de créer une autre vie, une vie meilleure ». Artiste, sa préoccupation essentielle n'obéit donc pas à un souci d'ordre moral. Tchekhov agit et écrit par compassion et par empathie profonde, en raison sans doute de l'expérience intime de sa maladie, la tuberculose qu'il découvre à vingt-cinq ans et qui devait l'emporter à quarante-quatre ans, en 1904. Il sait la précarité d'une vie en sursis, la fragilité extrême des bonheurs humains, et cette conscience que l'on croit souvent désabusée, par scepticisme, incroyance ou excès de lucidité, est chez lui toujours vibrante de bonté. Aucun de ses personnages n'est définitivement condamné. « L'artiste, écrit-il, ne doit pas être le juge de ses personnages ni de ce qu'ils disent mais seulement le témoin impartial. » Aussi la plume - il écrit La Cerisaie avec difficulté, pendant ses trois dernières années, avec les plumes d'or que lui a offert Némirovitch - a-t-elle à la fois la précision du scalpel, dans l'observation de notre incommodité existentielle faite d'ennui et de poésie, et le secret espoir de libérer les destinées de la violence et du mensonge qu'il hait sous toutes ses formes. Rien ne lui échappe. Le Tchekhov de La Cerisaie a le regard agrandi et purifié de ceux qui s'en vont et qui voient tout. Le détachement de l'enfance, du jardin tout blanc, de la maison vieillie, cet abandon est-il le vrai secret que ses habitants emportent comme viatique, chacun dans sa « vie nouvelle » ? Tchekhov suspend la réponse. C'est avant ce départ que l'homme l'intéresse et qu'il l'accueille, puisque son credo d'artiste tient en ces quelques mots : « Offre aux hommes d'autres hommes, pas toi » nJean-Luc Grasset
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